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| Sans doute aurait-il mieux valu ne pas regarder les icônes de Bernard Le Nen. On s'en veut. On s'en mord les doigts. Mais à présent il est trop tard. Il n'y a pas à revenir là-dessus. Rien ne sera plus comme avant: on a vu. Et, depuis, ça nous regarde. Et même, ça nous regarde étrangement, avec insistance, comme le lémure perché sur le corps renversé de la jeune femme dans Le cauchemar, ce tableau de Johann Henrich Füessli. Ca nous regarde, et l'on se sent surpris, piégé, honteux d'avoir été vu voyant, témoin d'une scène archaïque qui - comme l'on dit - ne nous regardait pas. |
| Qù'avons-nous donc de commun avec le pandémonium de Bernard Le Nen? Pourquoi nous regardent-ils de travers, ces homoncules mal léchés, avortons affairés ou décérébrés, nés des envies capricieuses d'accouplements hors nature, s'auto-engendrant dans des parturitions monstrueuses. Que nous disent ces bouches ouvertes, aphasiques, d'où s'élancent des langues dardées et bien pendues, furetant démesurément et sans vergogne à la recherche d'un orifice complice susceptible de les accueillir? Que nous veulent ces membres autonomes, moignons griffus et lascifs qui cherchent à nous saisir et à nous retenir? |
| S'il eût vécu au XIIe siècle, nul doute que Bernard Le Nen eût sculpté comme Gislebertus le fit, les chapiteaux de Saint-Lazare d'Autun (La luxure, L'Homme chevauchant un oiseau, ou bien encore Faune et sirène). Peut-être même eût-on pu lui attribuer Les curieux du tympan de l'abbatiale de Conques ou même L'oiseau tricéphale qui veille sur les colonnes du portail principal de Vézelay. Le XIVe siècle l'aurait trouvé partie prenante des hérétiques du mouvement des Frères et Soeurs du Libre-Esprit, et le XVe travaillant en compagnie de Hieronymus Bosch à la réalisation du Royaume millénaire. |
| Mais Bernard Le Nen le ténébreux, peintre de retable, enlumineur du démoniaque, pourvoyeur de gnomes lippus et de succubes mélancoliques, est bien notre contemporain. Il nous entraîne à pas furtifs dans la forêt des origines et des peurs ancestrales. Et le grouillement des ténèbres, le foisonnement tératologique, le bestiaire fantastique qu'il dépeint font plus que nous cerner: ils nous habitent. Ses peurs, ses démons, ses chimères sont également les nôtres. N'attendez pas de la peinture de Bernard Le Nen qu'elle dissipe vos angoisses. elle les peuple, les hante et les fait exsuder de l'inquiétante familiarité de vos propres fantasmes. C'est peut-être là que se situe Bernard Le Nen: sur la frange incertaine où se recouvrent les flux et les reflux du conscient et de l'inconscient, de l'humanité et de la bestialité, de l'intelligible et du sensible, du "rationnel" et du fantastique. Et son travail vient à point pour nous rappeler qu'image et magie ne sont qu'un seul et même mot. |
| Alain Bouillet |
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